• Extraits « De l'agonie des identités au métissage »

    Chapitre 3 du livre « L'échelle du monde » de Philippe ZARIFIAN

     

    L'identité collective qui explose

    C'est un lieu commun de parler de « crise des identités ». Le problème est bien présent, cependant... Il est possible que nous soyons dans une période de mutations telles que sont mises en cause et dépassées les différentes formes sociales que l'on rangeait soigneusement sous le concept d'identité.

    Ce ne sont pas l'appartenance et le sentiment d'appartenance qui sont en cause, mais le fait que l'appartenance se boucle sur elle-même, se fige, s'assure sur une identité, qui n'est pas autre chose au fond , qu'un mode de délimitation, par opposition terme à terme, entre un intérieur (ceux qui partagent la même identité) et un extérieur (les étrangers, les autres).

    On a longtemps pensé et pratiqué le fait que les relations authentiques, les communications profondes, les affinités affectives se nouaient préférentiellement au sein de chacune des identités, qu'elle soit « religieuse », « de classe », « de métier », ou « nationale », ou de toute autre espèce.

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    Ce n'est pas tel ou tel type d'identité qui est en crise. C'est le concept même, et les manières d'être qu'il prétendait recouvrir, qui explosent. Nous vivons, de ce point de vue, une époque formidablement prometteuse, en même temps qu'hyperdangereuse. Dans une société désormais ouverte au vent du grand large...lorsque les individus deviennent bigarrés et fluides, les identités collectives en péril peuvent s'exacerber, se radicaliser, résister. Et elles peuvent le faire avec d'excellentes raisons, car, face à elles, c'est le néant qui s'avance.

    Lorsqu'un métier auquel aucune issue n'est offerte est détruit, on comprendra que ses membres se rebellent, jusqu'à ce que, le métier ayant été défait, ils cherchent individuellement à fuir. Mais on constate tout autant sur le registre des nationalités ou des religions : parce que leur conception identitaire est soumise à de rudes tensions, voire décompositions, les comportements identitaires se radicalisent, au point que nous avons commencé à créer toute une terminologie pour en parler : intégrisme, retour aux valeurs fondatrices, respect des identités, etc. Des raidissements identitaires sont la manifestation de quelques chose qui meurt.

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    L'ouverture de l'appartenance

    L'appartenance est une approche modeste, située en amont de toute identité. Elle fournit un arrière-fond, un point d'appui, une ressource, la conscience des déterminations sociales. L'ère de l'identité a pu en discrédité la valeur propre. Il semblerait que l'appartenance ne soit qu'une identité inachevée, en amont du processus essentiel : celui de l'identification de soi dans la relation au groupe. J'appartiens à un métier, à une classe sociale, à une nation. Je suis en eux . Mais en réalité, selon les tenants de l'identité, i semblerait que ma vraie vie ne commence que lorsque je parviens à m'identifier à ces ensembles sociaux en y imprimant ma arque propre. Le culte de l'identité a masqué la valeur de l'appartenance.

    L'appartenance aide à nous situer. Elle nous permet de dire « j'appartiens à « . Elle est à la fois un cadre de déterminations, et, en amont des fixations identitaires, une ouverture sur des devenirs indéterminés.

    L'appartenance dans sa modestie, ne préjuge pas des multiplicités, des évènements, des devenirs et du sens qui peut en surgir. L'appartenance est d'abord sociale. L'être se singularise dans et grâce à l'appartenance, en se laissant traverser par ses influx et ses surprises. Elle est sans horizon. Et sans bouclage. Elle ne possède pas de fermeture.

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