• Le rôle des travailleurs immigrés dans le mai 68 français et international.

    On évoque peu le rôle des travailleurs immigrés dans la situation pré-révolutionnaire de 1968.

    1- Retour sur les conditions de vie :

    Il y a vers la fin des années 1960 environ 3 millions d'immigrés en France : au moins 600 000 Espagnols et autant d'Italiens, au moins 500 000 Algériens, probablement 600 000 Portugais dont la moitié sont clandestins. En chiffres bruts ce n'est pas si différent des chiffres actuels, au moins pour les Algériens et les Portugais (au total il y a aujourd'hui 3,5 millions d'immigrés en France, dont 600 000 Portugais et autant d'Algériens). Toutefois, il y a une forte différence dans la pyramide des âges. A l'époque, ce sont beaucoup de jeunes travailleurs masculins, célibataires ou dont la famille est encore dans leur pays d'origine. Il n'y a pratiquement pas la couche que nous appelons aujourd'hui la deuxième génération.

    Ils vivent dans des conditions effroyables, soit dans des hôtels garnis complètement insalubres, soit dans des bidonvilles (on compte encore plus de 200 bidonvilles en France à cette époque), dont la moitié en région parisienne (qui est d'ailleurs la zone concentrant plus du tiers des immigrés dans le pays).

    Les Portugais et les Italiens travaillent surtout dans le bâtiment, les Algériens et les Marocains sont plus nombreux dans l'industrie. Les Maghrébins sont de façon dominante manoeuvres, alors que les Italiens sont plus souvent des ouvriers qualifiés. Au total 85 % des immigrés n'ont aucune qualification professionnelle, beaucoup de professions qualifiées leur étant aussi interdites par la loi.

    Il y a environ 500 000 ouvriers immigrés dans le bâtiment, 370 000 dans la métallurgie et la sidérurgie, 260 000 dans l'agriculture. Les femmes sont souvent femmes de ménage. Les proportions d'immigrés sont très variables suivant les secteurs de la production : dans les hauts-fourneaux en Meurthe-et Moselle, 80 % des ouvriers sont immigrés, chez Citroën il y en a 30 %, il y a 7 000 ouvriers immigrés chez Renault (11 % à l'usine de Cléon).

    En général l'activité politique est interdite pour les immigrés ; au niveau syndical ils ne peuvent être élus délégués syndicaux qu'après 6 à 24 mois d'ancienneté, or très souvent les ouvriers immigrés ont des contrats de travail de 6 mois seulement, ce qui les empêche d'être intégrés dans les syndicats.

    2 - Le prolétariat est divisé entre ses différentes composantes :

    On dit des Portugais qu'ils sont arriérés et briseurs de grève pour dresser leurs frères de classe contre eux. En fait, ils sont soumis depuis 35 ans à la dictature de Salazar ; en cas d'activité politique ils sont déportés et finissent dans les prisons du Portugal ou dans les colonies en Afrique australe. Plusieurs dizaines d'ouvriers portugais ont ainsi disparu après Mai 1968, ceux qui avaient joué un rôle actif pendant la grève.

    Les ouvriers algériens sortent depuis peu d'une guerre de libération nationale victorieuse contre l'impérialisme français. Il semble qu'ils ont solidement fait grève depuis le premier jour. Dans leurs luttes, ils ont souvent en face d'eux des contre-maîtres et autres chefs qui ont été recrutés sur la base de leurs services passés dans les paras ou autres troupes de choc spécialisées dans la répression et la torture en Algérie.

    Bien entendu, la bourgeoisie a longtemps dressé les diverses communautés les unes contre les autres. Mais dans le courant de Mai 68 s'effondre largement cette division du prolétariat entre ses différentes couches ethniques. Notamment dans le bâtiment, ce sont les immigrés qui sont à l'avant-garde, car les ouvriers français représentent l'aristocratie ouvrière qui ne veut pas faire grève pendant que les trois quarts des manoeuvres dans le bâtiment sont immigrés.
    Si la présence de la CGT ou du PCF est souvent vue pendant cette période comme une protection contre les pires aspects du racisme, la pourriture chauvine du PCF à l'époque de Mai 68 existait bien. Ainsi, quand des secours étaient versés aux grévistes en mai-juin 68, les Algériens devaient se battre pour que le montant de l'aide tienne compte de leur famille restée en Algérie.

    Après Mai 68 il y a eu les déportations d'immigrés (officiellement 215 jusqu'en décembre 1968), notamment des Espagnols (c'est l'Espagne de Franco), des Algériens opposants à Boumedienne ; cela a entraîné des protestations assez importantes, relayées surtout par les pablistes et les intellectuels libéraux comme Sartre, etc.

    Le fait que la question immigrés ait été peu ou pas soulevée en Mai 68 représente une capitulation au social-chauvinisme et à sa propre bourgeoisie. Dans un pays qui sortait d'une sale guerre coloniale dans laquelle les directions réformistes de la classe ouvrière, sous couvert « des valeurs de la République », défendaient leur propre impérialisme, cette question était clé pour l'unité du prolétariat nécessaire au renversement de la bourgeoisie.

    3 - Citroën et la question immigrés

    L'exemple de Citroën est indicatif. Beaucoup des contradictions sociales étaient exacerbées. Il y avait 60 % d'ouvriers immigrés, et seulement 1 500 ouvriers syndiqués sur un total de 40 000, alors que chez Renault le taux de syndicalisation est de 18 %, ce qui est proche de la moyenne nationale. La CGT avait appelé à la grève pour le 20 mai. Un « comité d'action » Citroën s'était formé avec des étudiants de la fac de Censier. Il avait produit deux tracts. Le premier en français sur les comités d'action étudiants-ouvriers et la nécessité de l'unité d'action, le deuxième pour les immigrés, avec un autre texte demandant les mêmes droits politiques et syndicaux pour les travailleurs étrangers.

    D'après le document d'Intercontinental Press les immigrés étaient d'abord réticents à se joindre à l'occupation de l'usine. Mais après deux heures de discussion avec les étudiants, ils se joignirent en masse à l'occupation, ce qui inquiéta suffisamment les bureaucrates pour qu'ils se mettent immédiatement à empêcher les étudiants d'entrer dans l'usine occupée. De plus, le contrôle étroit sur les piquets de grève par les bureaucrates fit que ceux-ci furent désertés en masse par les jeunes ouvriers. Donc les étudiants radicalisés se lancèrent dans des appels à des assemblées générales ou des comités dans le but explicite de contourner les bureaucrates, et firent de la propagande politique et du travail de solidarité (comme la distribution de nourriture) dans les ghettos immigrés et les bidonvilles. A Citroën, ils allaient être parmi les derniers à reprendre le travail, nettement après Billancourt et les principales usines.

    4 - Transcroissance des luttes.

    On voit aussi le rôle de pont naturel vers la révolution dans d'autres pays que forment les ouvriers immigrés : des membres du comité Citroën sont allés à Turin pour établir des contacts avec la Fiat, qui était alors la plus grosse entreprise d'Europe. L'année suivante, il allait y avoir l'« automne chaud » en Italie où il y a eu la formation d'éléments de double pouvoir ouvrier. Et 6 ans plus tard, il y avait la situation révolutionnaire qui renversa la dictature de Salazar au Portugal.

    Lak 


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  • Extraits « De l'agonie des identités au métissage »

    Chapitre 3 du livre « L'échelle du monde » de Philippe ZARIFIAN

     

    L'identité collective qui explose

    C'est un lieu commun de parler de « crise des identités ». Le problème est bien présent, cependant... Il est possible que nous soyons dans une période de mutations telles que sont mises en cause et dépassées les différentes formes sociales que l'on rangeait soigneusement sous le concept d'identité.

    Ce ne sont pas l'appartenance et le sentiment d'appartenance qui sont en cause, mais le fait que l'appartenance se boucle sur elle-même, se fige, s'assure sur une identité, qui n'est pas autre chose au fond , qu'un mode de délimitation, par opposition terme à terme, entre un intérieur (ceux qui partagent la même identité) et un extérieur (les étrangers, les autres).

    On a longtemps pensé et pratiqué le fait que les relations authentiques, les communications profondes, les affinités affectives se nouaient préférentiellement au sein de chacune des identités, qu'elle soit « religieuse », « de classe », « de métier », ou « nationale », ou de toute autre espèce.

    .../...

    Ce n'est pas tel ou tel type d'identité qui est en crise. C'est le concept même, et les manières d'être qu'il prétendait recouvrir, qui explosent. Nous vivons, de ce point de vue, une époque formidablement prometteuse, en même temps qu'hyperdangereuse. Dans une société désormais ouverte au vent du grand large...lorsque les individus deviennent bigarrés et fluides, les identités collectives en péril peuvent s'exacerber, se radicaliser, résister. Et elles peuvent le faire avec d'excellentes raisons, car, face à elles, c'est le néant qui s'avance.

    Lorsqu'un métier auquel aucune issue n'est offerte est détruit, on comprendra que ses membres se rebellent, jusqu'à ce que, le métier ayant été défait, ils cherchent individuellement à fuir. Mais on constate tout autant sur le registre des nationalités ou des religions : parce que leur conception identitaire est soumise à de rudes tensions, voire décompositions, les comportements identitaires se radicalisent, au point que nous avons commencé à créer toute une terminologie pour en parler : intégrisme, retour aux valeurs fondatrices, respect des identités, etc. Des raidissements identitaires sont la manifestation de quelques chose qui meurt.

    .../...

    L'ouverture de l'appartenance

    L'appartenance est une approche modeste, située en amont de toute identité. Elle fournit un arrière-fond, un point d'appui, une ressource, la conscience des déterminations sociales. L'ère de l'identité a pu en discrédité la valeur propre. Il semblerait que l'appartenance ne soit qu'une identité inachevée, en amont du processus essentiel : celui de l'identification de soi dans la relation au groupe. J'appartiens à un métier, à une classe sociale, à une nation. Je suis en eux . Mais en réalité, selon les tenants de l'identité, i semblerait que ma vraie vie ne commence que lorsque je parviens à m'identifier à ces ensembles sociaux en y imprimant ma arque propre. Le culte de l'identité a masqué la valeur de l'appartenance.

    L'appartenance aide à nous situer. Elle nous permet de dire « j'appartiens à « . Elle est à la fois un cadre de déterminations, et, en amont des fixations identitaires, une ouverture sur des devenirs indéterminés.

    L'appartenance dans sa modestie, ne préjuge pas des multiplicités, des évènements, des devenirs et du sens qui peut en surgir. L'appartenance est d'abord sociale. L'être se singularise dans et grâce à l'appartenance, en se laissant traverser par ses influx et ses surprises. Elle est sans horizon. Et sans bouclage. Elle ne possède pas de fermeture.

    .../...


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