• Regard marxiste sur la catastrophe écologique et perspectives 

    Regard marxiste sur la catastrophe écologique et perspectives 

    Extrait (milieu) d’un texte beaucoup plus long d'Alain Bhir 

    A) La catastrophe écologique.

    1. Les dimensions de la catastrophe.

    Il est à peine besoin de rappeler les principales dimensions de cette catastrophe : 
    - l’épuisement des ressources naturelles (matières minérales ou fossiles, mais aussi sol et eau) sous l’effet de leur pillage et gaspillage, engendrant de nouvelles raretés et pénuries ;

    - la pollution des éléments naturels (air, eau, sol) par les rejets et déchets de la production industrielle non contrôlées ou non recyclés ou par l’usage massif d’intrants chimiques dans l’agriculture ; en particulier, la multiplication des catastrophes écologiques (marées noires, incidents plus ou moins graves dans les industries chimiques ou électronucléaires, pluies acides) aux retombées de plus en plus étendues dans l’espace et le temps ;

    - sous l’effet conjugué des différentes pollutions, l’appauvrissement de la flore et de la faune par extermination de milliers d’espèces et la dénaturation de milliers d’autres (OGM, viande frelatée) ; la déstabilisation ou la destruction d’écosystèmes de plus en plus vastes, voire de certains milieux naturels, tels que la mer ou la forêt ;

    - enfin, le plus grave, la rupture de certains équilibres écologiques globaux, constitutifs de la biosphère, par destruction partielle de certains de leurs éléments composants ; par exemple la destruction de la couche d’ozone ou, bien évidemment, le réchauffement général de l’atmosphère terrestre, sous l’effet de la modification de sa composition chimique, aux conséquences redoutables (hausse générale du niveaux des mers et des océans, modifications des climats, etc.).

    2. Les raisons de la catastrophe.

    Par contre, il est plus que jamais nécessaire de souligner combien cette crise met en cause le capitalisme dans ses dimensions constitutives les plus fondamentales.
    a) En premier lieu, sa réduction de la valeur d’usage à la valeur (la valeur marchande et monétaire). Cette réduction signifie que le capitalisme ne s’intéresse à une valeur d’usage que pour autant qu’elle est susceptible de remplir une fonction de support d’un rapport d’échange ; donc dans la seule mesure où s’y trouve matérialisé de la valeur, dans la seule mesure par conséquent où elle est le produit d’un travail humain. Aussi, tout ce que la nature met généreusement, gratuitement, sans nécessité d’une appropriation préalable par le travail, à la disposition de l’homme est indifférent au capitalisme, car cela n’a pas de valeur pour lui (dans tous les sens du terme). Et il n’en tient aucun compte (dans tous les sens du terme également) : il ne lui accorde aucune attention ni aucun égard, il ne l’intègre pas dans ses calculs (de coût) et ses prévisions, puisque cela ne lui coûte rien. Tant du moins qu’il ne l’a pas dégradé au point de devoir le reproduire. Ainsi en va-t-il avec la lumière solaire (pourtant principale source d’énergie), l’air ou même l’eau des fleuves et des rivières.

    b) En second lieu, son productivisme. Alors que dans tous les modes de production antérieurs, l’acte social de travail n’avait pas d’autre finalité que la consommation, c’est-à-dire la satisfaction des besoins sociaux (y compris bien évidemment ceux liés à la nécessaire reproduction des moyens de production), le capitalisme pervertit fondamentalement le sens de cet acte en faisant de la production sa propre fin : en n’assignant à l’acte social de travail tout entier d’autre finalité que l’accumulation élargie des moyens sociaux de production. Car la finalité de la production capitaliste n’est pas fondamentalement la production de valeurs d’usage (de biens et de services satisfaisant des besoins individuels ou sociaux), ni la production de valeurs (de marchandises), ni même celle de plus-value : ce ne sont là pour lui qu’autant de médiations (de moyens) au service de sa fin véritable qui est la production et la reproduction du capital, sous toutes ses formes, et d’abord sous sa forme essentielle de capital productif, de moyens de production destinés à fonctionner comme « pompes à plus-value », comme moyens d’extorquer du travail non payé. D’où le productivisme foncier du capital qui se traduit par une tendance à la destruction des deux sources de toute richesse sociale : la force de travail, sous l’effet de son exploitation effrénée ; et la nature, les ressources naturelles, sous l’effet de leur pillage et gaspillage.

    c) En troisième lieu, la contradiction entre le développement quantitatif (leur croissance, leur accumulation, leur puissance grandissante) et quantitatif (leur socialisation elle aussi grandissante) des forces productives et le maintien des rapports capitalistes de production, en ce qu’ils impliquent notamment l’expropriation des producteurs (tant à l’égard du contrôle des moyens de production que de la maîtrise du procès de production) et la fragmentation du procès social de production (du fait de la propriété privée des moyens de production).

    Car telle est en définitive le sens véritable de la crise écologique. Cette crise donne en fait la dimension actuelle, véritablement mondiale (planétaire) de cette contradiction, déjà soulignée par Marx comme étant l’une des contradictions majeures du mode capitaliste de production. En effet, cette crise manifeste en définitive à la fois :

    - d’une part, le degré de développement des forces productives auxquelles le capitalisme a conduit, en rendant les hommes capables de s’emparer de la planète entière et de bouleverser toutes les conditions naturelles de l’activité humaine (et plus largement de la vie, au sens biologique du terme) ;

    - d’autre part, l’absence de tout contrôle global de ce développement que rend précisément impossible le maintien des rapports capitalistes de production, avec leurs effets d’expropriation et de privatisation. Absence de contrôle qui transforme en conséquence le précédent développement des forces productives de l’humanité en un déchaînement de forces destructrices qui en menace, du coup, jusqu’à sa possibilité de survivre.

    3. L’impuissance du capitalisme face à la crise écologique.

    A partir de là, on comprend aussi l’incapacité foncière du capitalisme à faire face à la crise écologique. Incapacité qu’illustre la timidité des engagements des Etats participants aux conférences de Rio (1992), de Kyoto (1997) et plus récemment d’Amsterdam (2000). Engagements très en deçà de l’urgence et de l’ampleur des mesures que requerraient des politiques cherchant véritablement à endiguer les effets de la dégradation chaque jour plus perceptible de nos conditions naturelles d’existence.
    Certes un réformisme écologique est en principe possible dans le cadre du capitalisme. On peut en effet très bien concevoir que les mouvements écologistes et/ou les Etats parviennent à imposer aux industriels des normes et des contrôles contraignants en matière d’occupation des sites et d’usage d’exploitation des richesses naturelles ; qu’en outre ils proposent ou imposent des modes de produire et de consommer qui non seulement soient plus écologiques mais qui en plus ouvrent de nouvelles voies à l’accumulation du capital (recyclage de déchets, économies d’énergie, énergies renouvelables, etc.). Mais, même s’il parvenait à atténuer les effets les plus désastreux et à conjurer les menaces les plus graves de la crise écologique, un tel réformisme ne la résoudrait pas fondamentalement ; pas plus que le réformisme dont a fait l’objet le rapport salarial n’a mis fin à l’exploitation et à la domination capitalistes de la force de travail.

    Mais un pareil réformisme est inconcevable et restera impraticable tant que dominera l’idéologie néo-libérale. Pour s’en convaincre, il suffit de penser à la solution proposée à l’issue des conférences de Kyoto et d’Amsterdam sous la pression des Etats-Unis, de loin les plus gros pollueurs de la planète, pour lutter contre l’aggravation de l’effet de serre : l’émission de droits à polluer et l’organisation d’un marché mondial de ces droits ! Autrement dit, le renforcement de l’emprise de la logique marchande et capitaliste sur les conditions écologiques d’existence, logique précisément responsable de la dégradation de ces conditions. Dans ces conditions, le pire est à craindre.

    En définitive, ce que la crise écologique nous révèle, c’est que le capitalisme ne se limite pas à dégrader les conditions de vie, il menace plus fondamentalement la possibilité même de la vie sur Terre. Possibilité qui ne peut être préservée qu’à la condition qu’il soit mis fin au développement aveugle et incontrôlé des forces productives, transformées de ce fait en forces destructrices, qu’institue le capital ; et qu’il soit donc mis fin à l’expropriation des producteurs et à la propriété privée des moyens de production qui rend une telle inversion inévitable. Ainsi, eu égard aux menaces majeures dont la crise écologique est porteuse, il se pourrait bien que l’enjeu de la lutte contre le capitalisme soit plus radical encore que Rosa Luxembourg ne l’avait imaginé, en se situant non plus seulement entre « le socialisme et la barbarie » mais entre le communisme et la mort.

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