Stratégies
et tactiques de mains de maître
Le Non au référendum du TCE a senti le roussi pour
le MEDEF, ou plus exactement pour ses principaux mentors qui ont une haute
conscience de classe. Le déferlement de leur propagande en faveur du Oui s'est
avéré relativement inefficace. Leurs « élites » furent à cours
d'arguments pour convaincre le bas peuple, tout aussitôt jugé inapte à
comprendre les grands enjeux (les enjeux pour qui ?).
La réaction ne s'est pas fait attendre . En
quelques mois après le 29 mai 2005, la tête du MEDEF réorganise globalement les
media français : partage de la presse écrite en quatre zones (avec le
concours du Monde), déplacements de journalistes de media publics (jusqu'au
« détail » : cas de J. RAY par exemple), etc.
« Avoir perdu les élections régionales, ce
n'est pas grave. Ce qu'il ne faut surtout pas perdre, ce sont les élections
présidentielles » s'exclamait en substance S. Dassault dans un interview à
la revue Challenge début 2006, pour expliquer son achat de la Socpress et son
recentrage immédiat.
Aussitôt les media en ordre de bataille, les
manipulations idéologiques bien coordonnées ont pu commencer, dans un premier
temps dans les hebdomadaires. Premier objectif dès juillet / Août 2005 :
faire monter N. Sarkozy, quitte plus tard à faire pleurer dans les chaumières
dans un rôle de pauvre cocu innocent qu'il faut plaindre, à efficacité people
certaine.
Tout stratège sait que pour gagner à coup sûr, il
faut choisir un challenger d'envergure calculée (pas trop fort, mais pas trop
faible non plus pour sauvegarder le suspens). Dès la fin de l'été et mois
suivants, voici qu'apparaît, à l'étonnement de tous, une figure sans réelle
envergure nationale, sans vastes réseaux connus: S. Royal. Puis
curieusement, un peu avant le congrès d'investiture du PS, ce parti invente la
procédure d'adhésion par internet à 20 ... aussitôt, plusieurs milliers de
personnes adhèrent, dont on sait aujourd'hui qu'ils ont voté à 80 % pour
l'investiture de S. Royal. Le bas niveau d'analyse politique de classe de la
plupart des adhérents « historiques », lecteurs et téléspectateurs
quasi exclusifs des « grands » media, fit le reste. La challenger fit
son boulot : se positionner aussitôt dans les champs idéologiques définis
par son adversaire N. Sarkozy, finalement comme faire-valoir. Stratégies et
tactiques classiques de tout bon cours de management.
On remarquera aussi d'autres bonnes
manœuvres : tout d'abord il fallait que N. Sarkozy aille à la chasse aux
voix lepénistes par des discours musclés qui ont le don d'effrayer les bonnes
consciences centristes. Pendant ce laps de temps, ils font monter Bayrou afin
que des voix centristes ne s'accrochent aux discours mous de S . Royal. Une
fois fait, les media taxent le même Bayrou de simple cheval blanc inconsistant
qui baisse aussitôt dans les sondages... de quelques points, ce qui est
suffisant.
Autres manœuvres : le seul rôle historique du
PS a été d'éliminer le PCF de l'échiquier politique français, comme seul porteur
d'esprit de classe. Si les mentors du MEDEF l'ont, il ne faut surtout pas que
les « exploités » l'aient. Les reculades idéologiques du PCF, pressé
de toute part à cet égard, lui sont aujourd'hui fatales. Il suffit dès lors de
multiplier les candidats de gauche pour disperser les électeurs à « esprit
de classe » tout en même temps faire monter le vote « utile » sur
une base idéologique uniquement anti-Sarko, c'est à dire sur une base politique
très étroite. Dès lors, cette élimination étant réalisée, le rôle du PS devrait
s'atténuer, juste ce qu'il faut au cas où l'esprit de classe
renaîtrait...
JPE
Réponse de Christian DELARUE à JP ESCAFFRE
Jean-Pierre ESCAFFRE
a produit ci-dessus une contribution sur la
situation ouverte depuis le Non au TCE jusqu'au sacre de N SARKOZY qui a le
mérite d'une certaine originalité puisqu'elle pose une question essentielle en
politique celle de l'articulation entre les tactiques et les stratégies. La
seule observation a apporter, et dans le même régistre que son auteur, ne
concerne que le dernier paragraphe et les rapports PS / PCF.
Le fameux "baiser qui tue" de Mitterrand - par intégration du PCF dans
une "gauche" incontestablement dominée par un programme social-démocrate -
ne date pas d'aujourd'hui. Le PCF s'y est englué jusqu'à la perte. Donc
dire que "le seul rôle historique du PS a été d'éliminer le PCF de
l'échiquier politique français, comme seul porteur d'esprit de classe" ne suffit
pas même si c'est vrai. Déjà en 1983 Patrick TORT écrivait qu'à force de se
perdre dans les tactiques (un coup à droite, un coup à gauche) en
abandonnant toute stratégie claire le PCF s'autodétruirait. C'est fait . Le
PS a bien aidé mais le PCF y a été actif.
Quel est la leçon de l'histoire ? Fondamentalement, un parti communiste
digne de ce nom ne doit pas se contenter d'être seulement "porteur d'esprit de
classe" tant dans le verbe des militants qu'avec la vague référence à la
"visée communiste" pour ses intelectuels, il doit montrer à l'échelle de masse
les lignes de forces qui par la lutte des travailleurs salariés permettent la
transition vers le socialisme. Socialisme? Ecosocialisme? La perspective a
disparue, il ne reste que "l'esprit de classe" et la notion de dépassement qui
colle si bien à tous les compromis . Aujourd'hui, en employant le langage
"alter" on dirait qu'il faut pour un PC authentique vouloir aller plus loin
qu'un monde meilleur en vulgarisant les "ruptures franches" "à effet
cliquet" qui permettent de basculer dans un "autre monde", radicalement
différent. Qu'il convient en somme de passer de l'altermondialisation (on bouge,
on aménage, on résiste) à l'altermondialisme (on enclenche des ruptures
systèmiques).
Comme la politique a horreur du vide d'autres forces poliques se sont
portées candidates pour assumer le rôle altermondialiste abandonné par le PC.
Cela ne s'est pas fait d'emblée dans l'unité car l'unité est toujours le fruit
d'un patient travail : l'unité ne survient pas spontanément . C'est quasiment
"naturellement" que sont apparues diverses forces mais dans la disperssion, des
forces issues du monde associatif mais aussi des forces issues de partis et
notamment du PCF, avec les "communistes unitaires" (très actifs sur Rennes). La
période a aussi mis en avant un clivage porteur d'avenir au sein de la LCR entre
les unitaires (autour de Christian PICQUET) et ceux au service de l'appareil (et
récemment autour d'Olivier BESANCENOT, celui-ci étant devenu LA figure
médiatique et électorale de ce parti, une Arlette au masculin). La
LCR est un parti communiste historiquement moins flou sur le plan
stratégique mais victime d'une tendance lourde aux démarcations diverses et donc
aux divisions et aux sectarismeS, le tout étant peu propice à un élargissement
de l'audience au sein des masses populaires. Bensaïd devrait tirer jusqu'au bout
les leçons de son propre essai sur les trotskysmes, sans sombrer dans un
opportunisme sans rivage.
La période risque fort de poursuivre son processus de décomposition
recomposition, l'enjeu étant la constitution d'un pôle hégémonique vraiement "à
gauche", à la gauche d'un PS qui depuis longtemps, bien avant le congrès de
l'Arche de 1991, a anadonné toute perspective d'une réelle transformation
sociale pour se complaire dans lla "fin de l'histoire". Ce n'est qu'avec une
gauche forte que la question d'une alliance avec le PS pourra se poser. Il
s'agira alors de renverser le "baiser qui tue" en intégrant la gauche du PS
voire le PS dans une force antilibérale ou l'anticapitalisme est hégémonique. Le
tout pour conquérir la société et l'Etat. Cela ne se fera évidemment pas sans
lutte des citoyens et du monde du travail.
Christian DELARUE