• La puissance des intentions, la force des sentiments et nos raisons d'être et de vivre.

    Par altermd le 04/02/13 - 23:42

     

    La force des convictions et de nos raisons d'être. Adressée à Sylvie G de Pont Péan qui vient de partir définitivement et à d'autres toujours vivantes.

    Il est des raisons fortes de vivre qui apparaissent sur le tard même si elles étaient présentes en soi depuis longtemps. Il y a les raisons de vivre qui sont évidentes, au fil des ans, car elles se manifestent par des engagements quotidiens, bien visibles, quoique fort divers, de nature associative, syndicale, altermondialiste ou politique. Il y en a d'autres moins apparentes, comme cachées par les premières.

    L'affection, l'attachement, l'estime voire l'admiration que je peux porter à certaines personnes, bien différentes de moi - plus discrètes moins "publiques" surtout - compte aussi beaucoup. Et cela ne va toujours de soi. Je n'y gagne pas toujours en sérénité mais j'ai la conviction d'une forme d'amour qui me porte. J'y vois une puissance d'intention fondée sur une émotion initiale devenue sentiment durable. Cela crée des fidélités.

    Il est des rencontres qui illuminent et qui parfois se transforment en amitié ou en amour sublime, selon les circonstances de la vie. On a trop l'habitude de distinguer Eros et Agapé. Il y a derrière ces formes certes différentes un souci de prendre soin, de faire attention à, d'adresser une parole qui témoigne d'un intérêt variable, d'un attachement.

    L'attachement peut avoir mauvaise presse. C'est oublier la tendresse du coeur qu'il porte bien souvent. Le monde contemporain nous voudrait mobile, sans attache, sans racine, toujours pressé de passer d'une tâche à une autre. Certes nous devons bien souvent suivre ce rythme qui fait de nous et contre nous des athlètes de compétition. Mais il y autre chose. L'amour que nous portons à la vie et aux personnes aimées.

    CD

    http://association.pour-politis.org/space/autre-monde/content/_7C4C8FA5-7E7D-4AD9-BCD4-6B377CE57F89


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  • 1955 : "Le contenu du socialisme", "le Dieu caché", "Tristes tropiques".

    A celles et ceux né(e)s en 1955 !
     
    En 1955, date de naissance de Pascal FRANCHET, Serge JALU et Christian DELARUE - ce qui n'a d'importance que pour nous et l'amitié que l'on se porte - mais aussi et surtout date de naissance du Tiers-monde avec la Conférence de Bandung .

    C'est aussi l'année de parution d'au moins trois ouvrages importants. L'un sur le socialisme de Castoriadis l'autre de Lucien Goldman sur la foi en une transcendance sociale sous le titre "le Dieu caché". Le troisième est de Claude Levi-Strauss et se nomme Triste tropiques.

    1) Cornélius CASTORIADIS (1922-1997) a d'abord été marxiste avant d'abandonner un peu rapidement la méthode matérialiste de Marx à la "critique rougeuse des souris".

    En 1955, toujours marxiste et même trotskyste il écrit "le contenu du socialisme". Plus tard, non marxiste, il plaide pour une société autonome.
    Il ne faut pas prendre ce parcours comme un trajet obligé. Il faut comprendre que pour lui comme pour des millions de personnes, le socialisme a fini par devenir la société contrôlée par la GPU, et non comme il l'a longtemps voulu une société contrôlée par les travailleurs et travailleuses. Eu égard aux changement intervenus depuis 1989 et 1991, il y a lieu aujourd'hui de reprendre l'une et l'autre notion pour avancer. Car le "socialisme du GPU" n'en était pas un. On sait cela.

    Le contenu du socialisme du XXI ne sera même  plus celui du Castoriadis de 1955. Ne serait-ce qu'à cause de la dimension écologique à prendre en compte. Mais l'on peut encore s'appuyer sur des éléments anciens et avancer vers une autre société.

    De même, le marxisme peut de nos jours retrouver son plein usage critique (sans nécessairement penser qu'il s'agit de retourner à un âge d'or du temps de Marx) et abandonner un usage de légitimation du pouvoir et de voilement des mécanismes de domination. Le marxisme n'est pas une orthodoxie. Il se déploie sous différentes formes.


    2 ) L’œuvre de Lucien GOLDMAN (1913 - 1970) représente une autre tentative de frayer une voie au renouveau de l’étude marxiste de la religion, d’inspiration très différente de Bloch. Dans son livre Le Dieu caché (1955), il essaye de comparer – sans pour cela assimiler l’une à l’autre – le pari pascalien sur l’existence de Dieu et le pari marxiste sur la libération de l’humanité… Tous deux sont fondés sur une foi, une croyance à des valeurs transindividuelles, qui n’est pas démontrable au seul niveau des jugements factuels : Dieu en ce qui la religion, la communauté humaine de l’avenir en ce qui concerne le socialisme. Ce qui les sépare est bien sûr le caractère supernaturel et suprahistoriques de la trancendance religieuse.

    3) Tristes tropiques et l'islam. On estimera - à raison selon moi - qu'il faudrait quand même parler d'autres analyses de Claude LEVI STRAUSS (1908 - 2009) et non se focaliser sur la fin de ce livre. La fin du chapitre Le retour - qui fait l'apologie de JJ Rousseau - se termine par le passage qui suit (p 484 ed PLON / Terre humaine poche) :

    Grande religion qui se fonde moins sur l’évidence d’une révélation que sur l’impuissance à nouer des liens au-dehors. En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme insconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables ; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une “néantisation” d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite. La fraternité islamique est la converse d’une exclusive contre les infidèles qui ne peut pas s’avouer, puisque, en se reconnaissant comme telle, elle équivaudrait à les reconnaître eux-mêmes comme existants.

    Mais il s'agit juste de la fin de ce chapitre. En fait il développait son point de vue critique sur plusieurs pages. Et cela continue sur le dernier chapitre, celui qui suit.
    lire : Claude Levi-Strauss et les musulmans par No Comment
    http://www.legrandsoir.info/Claude-Levi-Strauss-et-les-musulmans

    Christian D


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  • Vive le 8 Mars, vive Clara ZETKIN !

    repris de "Tête hautes et regards droits" (un nouveau blog féministe libertaire)

    C'est à Copenhague en 1910, lors de la 2° conférence internationale des femmes socialistes, que l'allemande Clara Zetkin propose, pour la première fois, d'organiser une Journée internationale des femmes en vue de servir à la propagande pour le vote des femmes. La conférence réunit une centaine de femmes venues de 17 pays, et adopte aussitôt cette proposition, inspirée des manifestations d'ouvrières qui se sont déroulées aux Etats-Unis en 1908 et en 1909.


    Le 8 mars 1914, les femmes réclament le droit de vote en Allemagne. La révolution allemande de novembre 1918 permet enfin au mouvement féministe d'obtenir le droit de voter et d'être élues.

    Petit historique du 8 mars : Créée en 1910, l'année suivante, soit en 1911, en l'occasion de la journée de la femme, un million de femmes manifestent en Europe. Mais la date n'est tout d'abord pas fixe, et ce n'est qu'à partir de 1917 et des prémices de la révolution russe : avec la grève des ouvrières de Saint-Pétersbourg, que la tradition du 8 mars se met définitivement en place. En 1921, Lenine déclare le 8 mars, journée des femmes. En 1924, le 8 mars est célébré en Chine, puis en 1946 dans les pays de l'Est. En 1971, au Québec. Ensuite les Nations Unies l'officialisent en 1977.

    1982 : La Journée internationale des femmes est finalement reconnue officiellement en France.

    Clara Zetkin : Leadeuse socialiste allemande et rédactrice en chef de la revue féministe L'égalité, Clara Zetkin était enseignante, journaliste, femme politique. Elle participe avec Rosa Luxemburg à la création en 1915 de la ligue spartakiste et elle mène de nombreuses actions pacifistes, notamment l'organisation une conférence internationale pacifiste des femmes socialistes en 1915 à Berlin, ce qui lui vaudra d'être arrêtée à plusieurs reprises. Ensuite, elle joue avec Rosa Luxemburg, un rôle essentiel dans la création du parti communiste allemand -KPD-. Députée du KPD de 1920 à 1933, date à laquelle l'arrivée des nazis au pouvoir l'oblige à s'exiler à Moscou où elle décède la même année.
    Ses principaux combats ont été la lutte pour la suppression du capitalisme et l'instauration du socialisme, pour le droit de vote des femmes, le droit au divorce et à l'union libre, ainsi que l'égalité entre les sexes.

    C. Zetkin : “La femme est asservie à l'homme et elle le restera tant qu'elle ne sera pas indépendante économiquement.”

    Le 8 mars 1909

    Le 29 mars 1911

    Grève des femmes de Saint Pétersbourg et déclenchement de la révolution de 1917

    Nombreux textes de Clara Zetkin en anglais

    Quelques textes de Clara Zetkin en français

    in TETES HAUTES REGARDS DROITS 

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  • Quand Rosa Luxembourg décrivait l'asile de nuit

    Du lumpen berlinois de 1912 aux exclus parisiens de 2007

    Dominique BOULLIER

    dimanche 24 juin 2007

    Dans un texte bref de 1912, Dans l'asile de la nuit, ici réédité, Rosa Luxembourg s'indigne du sort des sans-abri de Berlin, victimes d'une intoxication alimentaire, dans un asile de nuit berlinois. Elle y exprime sa compassion pour les sans-abri, sa colère vis-à-vis des privilèges et dénonce la logique d'un système dans lequel les uns s'enrichissent sur la misère des autres. Un texte d'actualité aujourd'hui : 70 sans-abri sont morts dans un asile de nuit à Berlin en janvier 1912, 25 mal-logés sont morts à Paris dans l'incendie d'un hôtel meublé en janvier 2007.

    Qui sont les sans-abri, les sans-domicile fixe, les sans-papier, les mal-logés, les sans-emploi ?

    Leurs manques leur servent-ils d'identité ? Peut-on décrire ces hommes et ces femmes qui vivent dans la rue simplement par leur âge et par leurs maux comme l'a fait récemment Médecins du Monde dans une enquête de terrain ? Ces enquêtes sont utiles, bien sûr ! Le cri d'alarme de Villermé de 1840 [1], a conduit à la loi de 1841 réglementant le travail des enfants [2]. La colère de l'Abbé Pierre, face à la pénurie de logements et les rigueurs de l'hiver 1954 qui tuent a provoqué un immense mouvement de solidarité. Le rapport [3] de René Lenoir, Inspecteur des finances, a alerté en 1974 les services publics sur la nécessité de faire des choix en matière de prévention pour les 3 à 4 millions « d'inadaptés sociaux ». L'appel de Coluche de septembre 1985 [4] aboutit à la naissance des Restos du Cœur. Au 31 /12/ 2003, 3,3 millions de personnes bénéficient de minima sociaux. De nombreuses associations se sont développées, utiles, très utiles au quotidien, mais nous restons dans le registre de l'assistance.

    Le texte - qui vient d'être réédité dans les carnets de l'Herne [5] - reste d'actualité près d'un siècle plus tard. Rosa Luxembourg replace dans un contexte économique et social les sans-abri de 1912. Et leur redonne une identité sociale : « Ces pensionnaires de l'asile, victimes des harengs infects ou du tord-boyaux frelaté, qui sont-ils ? Un employé de commerce, un ouvrier du bâtiment, un tourneur, un mécanicien : des ouvriers, des ouvriers, rien que des ouvriers ou des hommes qui l'étaient, hier encore. »

    Elle les inscrit dans une histoire collective. Elle rappelle que la consommation effrénée des uns et la misère des autres ne sont pas des phénomènes concomitants : pendant que les uns s'enrichissent, les autres s'appauvrissent chaque jour un peu plus. Ce sont des phénomènes interdépendants : l'enrichissement des uns est lié à la paupérisation des autres : « Le prolétaire est d'abord l'ouvrier capable et consciencieux qui, dès son enfance, trime patiemment pour verser son tribut quotidien au capital La moisson dorée des millions s'ajoutant aux millions s'entasse dans les granges des capitalistes. Un flot de richesse de plus en plus imposant roule dans les banques et dans les bourses tandis que les ouvriers – masse grise, silencieuse, obscure – sortent chaque soir des usines et des ateliers tels qu'ils sont entrés le matin, éternels pauvres hères, éternels vendeurs apportant au marché le seul bien qu'ils possèdent : leur peau ».

    Quand les firmes débauchent, leurs actions flambent et nombre de leurs salariés vont pointer à l'ANPE, puis au bureau d'aide sociale .... Et tout le monde n'a pas l'humour de Coluche : « Quand j'étais petit à la maison, le plus dur c'était la fin du mois. Surtout les trente derniers jours. »

    Sous des termes différents, des sociologues se sont penchés sur les 6 millions de personnes (allocataires et aussi conjoints, enfants et autres personnes à charge) concernées par la pauvreté avec des analyses fines et sensibles [6]. Nombre de ces ouvrages s'interrogent sur les processus en œuvre, mais les interrogations restent aussi souvent dans le registre de la politique passive de la pauvreté.

    Elles n'ont pas la force du discours de Rosa Luxembourg qui décrit comment d'un statut socialement accepté, le prolétaire peut tomber dans la déchéance : « Peu à peu ses forces le trahissent. Une période de chômage plus longue, un accident, la vieillesse qui vient – et l'un d'eux, puis un second est contraint de se précipiter sur le premier emploi qui se présente : il abandonne sa profession et glisse irrésistiblement vers le bas. Les périodes de chômage s'allongent, les emplois se font plus irréguliers. L'existence du prolétaire est bientôt dominée par le hasard ; le malheur s'acharne sur lui, la vie chère le touche plus durement que d'autres. La tension permanente pour un morceau de pain, finit par se relâcher, son respect de soi s'amenuise – et le voici debout devant la porte de l'asile de nuit à moins que ce ne soit celle de la prison. »

    Un chômeur est virtuellement un chômeur de longue durée et un chômeur de longue durée un exclu en sursis, condamné à terme à l'assistance et à l'aide sociale. Rosa Luxembourg dénonce la logique d'un rapport de production capitaliste - qui garantit honneur et prospérité à quelques-uns, et qui écarte chaque année des conditions de vie normales de la classe ouvrière des milliers d'existences pour les faire tomber dans la nuit de la misère. Il s'agit bien du lumpenproletariat (prolétariat en haillons) qui fut, durant l'époque industrielle, une des appellations des populations vivant dans la misère ; une population formée d'éléments déclassés misérables, non organisés du prolétariat urbain. Il s'agit bien de l'armée de réserve du capitalisme qui reste l'arme la plus efficace dont dispose le patronat pour imposer la stagnation ou la baisse des salaires, l'intensification du travail, la dégradation des conditions de travail, la flexibilité et le démantèlement du code du travail, la précarisation. Et la précarisation généralisée provoque un chômage récurrent et fait de chaque salarié, un chômeur en puissance. En 2007, les restaurants Buffalo Grill emploient des dizaines d'immigrés en situation irrégulière « Nos patrons menaçaient de nous livrer à la police » ; « On ne pouvait pas se rebeller » ; « 10 salariés en situation irrégulière ont été licenciés, 15 sont en grève, 22 ont démissionné [7]

    C'est avec <st1:PersonName productid="la R←volution" w:st="on">la Révolution</st1:PersonName> industrielle, bouleversant les rapports de production et les rapports sociaux, qu'est apparue la grande pauvreté. En 1852, Marx écrivait : « Dans la mesure où des millions de familles vivent dans des conditions économiques qui les séparent les unes des autres et opposent leur genre de vie, leurs intérêts et leur culture à ceux des autres classes de la société, elles constituent une classe. Mais elles ne constituent pas une classe dans la mesure où il n'existe entre les paysans parcellaires aucun lien social et où la similitude de leurs intérêts ne crée entre eux aucune communauté, aucune liaison nationale, ni aucune organisation politique. » [8]

    Les démunis subissent leur pauvreté dans l'humiliation et le désarroi. Sans logement, l'engrenage se met en route : l'hygiène et l'alimentation deviennent difficile, l'emploi et les relations aux autres sont menacés. Les « SANS » ne sont pas seulement sans papier, sans domicile ou sans travail : un manque en entraîne d'autres sur le plan matériel, et aussi sur le plan moral et social : perte d'identité, perte de relations sociales, perte de dignité .... Passer de la résignation, du repli sur soi, à la prise de parole ; de la déprime à la colère ; du ressentiment individuel à la révolte ; passer de l'isolement à la mobilisation collective : se constituer en groupes, se mobiliser ensemble peut devenir une mission impossible.

    Rosa Luxembourg est consciente du peu de poids que les sans-abri représentent lorsqu'ils sont isolés : « Chaque jour des sans-abri s'écroulent, terrassés par la faim et le froid. Personne ne s'en émeut, seul les mentionne le rapport de police. (...) Le prolétaire ne peut attirer sur lui l'attention de la société qu'en tant que masse qui porte à bout de bras le poids de sa misère. »

    Les compagnons d'Émmaus, les Restos du cœur, l'APEIS, Les collectifs de sans papiers, Droit Devant, Médecins du Monde, Les enfants de Don Quichotte, et d'autres associations permettent aux plus démunis de faire face au quotidien et de se faire entendre. Mais la route est longue avant que la révolte des « SANS » aboutisse à de réels changements de société ...

    À la suite de ce coup de gueule magistral, les Lettres de ma prison adressées à Sonia Liebknecht, la compagne de Karl Liebknecht, nous révèlent une femme sensible, amoureuse de la poésie, des fleurs et des oiseaux qu'elle écoute de sa prison. « Intérieurement, je me sens beaucoup plus chez moi dans un petit bout de jardin, comme ici, ou dans un champ, étendue sur l'herbe, et entourée de bourdons, que dans un congrès du parti. » Qu'on mesure l'étendue de cet optimisme : si Sonia est en liberté, Karl Liebknecht est lui aussi incarcéré ; Rosa Luxembourg et lui seront assassinés le 15 janvier 1919.

    Dominique Boullier

    [1] Tableau physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie.

    [2] Journée de 8 heures pour les enfants de 8-12 ans et de 12 heures pour les 12-16 ans !!!

    [3] Les exclus, un Français sur dix, R. Lenoir, Seuil, 1974.

    [4] « J'ai une petite idée, comme ça... si y'a des gens qui sont intéressés pour sponsoriser une cantine gratuite que l'on commencerait par faire à Paris, et puis qu'on étalerait dans les grandes villes de France, nous on est prêts à aider une entreprise comme ça, qui ferait un resto qui aurait comme ambition de faire deux à trois mille repas par jour, gratuitement ».

    [5] Rosa Luxembourg, Dans l'asile de la nuit, Suivi de Lettres de ma prison adressées à Sonia Liebknecht, la compagne de Karl Liebknecht, carnets, L'Herne, mars 2007. (126 pages) 9,50 euros.

    [6] La désaffiliation, Robert Castel, 1991 ; La disqualification sociale, Serge Paugam, 1991 ; Les gens de peu, P.Sansot, 1992 ; De la production de richesse à la production des exclus, Denis Clerc, 1992 ; Les quartiers d'exil, François Dubet, Didier Lapeyronnie, 1992 ; La misère du monde, Pierre Bourdieu, dir., 1993 ; La désinsertion, ouvrage collectif, Laboratoire de Changement Social, 1994. Une nouvelle pauvreté a été mise au jour par la mise en place du RMI et son évaluation.

    [7] Le Monde, 5 juin 2007.

    [8] Le 18-Brumaire de Louis Bonaparte, Karl Marx, 1852.


    http://local.attac.org/93sud/spip.php?page=imprimer&id_article=4


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  • " Je ne suis plus qu'une voix désincarnée "

    Taslima Nasreen

    Traquée par les fondamentalistes islamistes en Inde, l'auteure bengalie témoigne de l'étendue de son abandon

    Le Monde,
    12 janvier 2008


    Où suis-je ? Je suis sûre que personne ne me croira si je dis que je n'ai pas de réponse à cette question qui paraît simple, mais la vérité est que je n'en ai pas. Je suis comme les morts-vivants : engourdie, privée des plaisirs de l'existence et de l'expérience, dans l'incapacité de sortir des limites étouffantes de ma chambre. Oui, c'est ainsi que je survis.

    Ce cauchemar n'a pas commencé lorsque j'ai été embarquée sans ménagement de Calcutta - il dure depuis un moment déjà. C'est une sorte de mort lente et lancinante, comme si je buvais à petites gorgées une coupe remplie d'un poison à effet lent qui détruit peu à peu toutes mes facultés. C'est une conspiration en vue d'assassiner mon être même, autrefois si courageux, si dynamique et si enjoué. Je ne suis plus qu'une voix désincarnée. Ceux qui me soutenaient par le passé ont disparu dans les ténèbres.

    Je me demande : quel crime odieux ai-je commis ? Quel genre de vie est-ce quand je ne peux ni sortir de chez moi ni connaître les joies de la compagnie des autres êtres humains ? Quel crime ai-je donc commis pour être obligée de passer ma vie cachée, reléguée dans l'obscurité ? Je me sers des mots, et non pas de la violence, pour exprimer mes idées. Jamais je n'ai jeté de pierres ni n'ai versé le sang pour faire part de mon avis. Pourtant, on me considère comme une criminelle. Je suis persécutée parce que l'on a estimé que le droit des autres à donner leur opinion était plus légitime que le mien.

    L'Inde réalise-t-elle l'immense souffrance que l'on éprouve quand on doit renoncer à ses convictions les plus chères ? A quel point il a fallu que je me sente humiliée, effrayée et anxieuse pour laisser mes mots être censurés ? Si je n'avais pas accepté que mes écrits aient été expurgés de façon grotesque par ceux qui y tenaient tant, j'aurais été traquée et poursuivie jusqu'à ce que je tombe raide morte. Leur politique, leur foi, leur barbarie et leurs intentions diaboliques ont pour but d'aspirer mes forces vitales, les vérités que j'écris sont trop difficiles pour eux à digérer. Comment puis-je - moi qui n'ai aucun pouvoir et aucune protection - combattre la force brute ? Toutefois, quoi qu'il advienne, je ne me résignerai pas au mensonge.

    Qu'ai-je à offrir hormis l'amour et la compassion ? Je suis assez réaliste pour savoir que le conflit, la haine, la cruauté et la barbarie font partie intégrante de la condition humaine. Si je venais à être éliminée ou exterminée, le monde s'en ficherait comme d'une guigne. Tout cela, je le sais. Pourtant, j'avais imaginé que le Bengale serait différent. J'avais cru que jamais le Bengale que j'aime avec tant de passion ne m'abandonnerait. Il l'a fait.

    Exilée du Bangladesh, durant des années j'ai erré de par le monde comme une orpheline perdue. Quand le Bengale occidental m'a offert l'asile, j'ai eu le sentiment que toutes ces années de fatigue et d'hébétude étaient derrière moi. J'étais en mesure de reprendre une vie normale dans un pays aimé et familier. Tant que je survivrai, je porterai en moi les paysages du Bengale, son soleil, sa terre humide, son essence même. Ce même Bengale qui a été un sanctuaire que j'ai rejoint après avoir parcouru des kilomètres entachés de sang vient de me tourner le dos. Je suis bengalie, à l'intérieur comme à l'extérieur ; je vis, je respire, je rêve en bengali. Que l'on ne veuille plus de moi au Bengale m'est difficile à croire.

    Dans ce pays où je suis une invitée, je dois prendre garde à ce que je dis, ne rien faire qui enfreigne le code de l'hospitalité. Je ne suis pas venue ici dans l'intention de blesser les sentiments de qui que ce soit. Meurtrie et blessée dans mon propre pays, j'ai enduré des affronts et des blessures dans bien d'autres endroits avant d'arriver en Inde, où je savais que j'en endurerais de nouveau. Car il s'agit d'un pays démocratique et laïque, où le système électoral implique que la voix d'un laïc équivaut à celle d'un fondamentaliste islamiste. Je me refuse à le croire. Je refuse de l'entendre. Pourtant, partout autour de moi, j'en lis, entends et vois <st1:personname productid="la preuve. Je" w:st="on">la preuve. Je</st1:personname> voudrais parfois être comme ces singes mythiques, indifférente au mal qui m'entoure. La mort qui désormais me rend visite sous des formes multiples m'apparaît comme une amie. J'ai envie de lui parler, de me confier à elle. Je n'ai personne d'autre à qui parler, personne d'autre à qui me confier.

    J'ai perdu mon Bengale tant aimé. Aucun enfant arraché au sein de sa mère n'a souffert autant que j'ai souffert de cette douloureuse séparation. Encore une fois, j'ai perdu la mère dans le ventre de laquelle je suis née. La douleur n'est pas moindre que celle qui a été la mienne le jour où j'ai perdu ma mère biologique. Après m'être installée à Calcutta, j'ai pu dire à ma mère - qui n'était alors plus qu'un souvenir en moi - qu'enfin j'étais rentrée. Quelle importance que je sois d'un côté ou de l'autre d'une frontière artificielle ? Aujourd'hui, je n'ai pas le coeur de dire à ma mère que j'ai été expulsée sans cérémonie par ceux-là mêmes qui m'avaient offert l'asile, que ma vie actuelle est celle d'une nomade. Du coup, j'ai fini par me convaincre que j'avais dû transgresser quelque chose, commettre quelque grave erreur. Oser dire la vérité est-il un péché si épouvantable dans cette époque de mensonge et de tromperie ? Est-ce parce que je suis une femme ?

    Je sais que je n'ai pas été condamnée par le peuple. Si on lui avait demandé son avis, je suis certaine que la majorité aurait voulu que je reste au Bengale. Mais depuis quand une démocratie reflète-t-elle la voix des masses ? Une démocratie est dirigée par ceux qui tiennent les rênes du pouvoir qui agissent comme bon leur semble. Individu insignifiant que je suis, je dois maintenant vivre ma vie selon mes propres termes et écrire sur ce que je crois et qui me tient à coeur. Je n'ai aucun désir de faire du mal, de calomnier ou de tromper. Je ne mens pas. J'essaie de ne pas être insultante. Je ne suis qu'un simple écrivain qui ne connaît ni ne comprend rien à la dynamique politique. La force du fondamentalisme, à laquelle je me suis opposée et que j'ai combattue pendant des années, n'a été que renforcée par ma défaite.

    Voici mon Inde tant aimée, où j'ai vécu et ai écrit sur l'humanisme laïque, les droits de l'homme et l'émancipation des femmes. C'est aussi le pays où j'ai dû souffrir et payer au prix fort mes convictions les plus profondes, où pas un seul parti politique de quelque obédience que ce soit n'a pris la parole en ma faveur, où aucune ONG ni aucun groupe défendant les droits des femmes ou les droits de l'homme ne m'a soutenue, ni n'a condamné les attaques malveillantes lancées à mon encontre. Cette Inde-là, je ne l'avais encore jamais connue. Il est vrai que des individus, de manière dispersée et non organisée, se battent pour ma cause, et que des journalistes, des écrivains et des intellectuels se sont exprimés en ma faveur, même s'ils n'ont jamais lu une ligne de ce que j'ai écrit. Je leur suis reconnaissante de donner leur opinion et de me témoigner leur soutien.

    Partout où des individus se rassemblent en groupes, ils semblent perdre leur pouvoir de parler. Pour être franche, cette facette de <st1:personname productid="la nouvelle Inde" w:st="on">la nouvelle Inde</st1:personname> me terrifie. Depuis ma plus tendre enfance, j'ai considéré l'Inde comme un grand pays, une nation pleine d'audace. Le pays de mes rêves : éclairé, fort, progressiste et tolérant. J'ignore si je survivrai, mais l'Inde et ce qu'elle représente doit à tout prix survivre.

    Traduit de l'anglais par Pascale Haas

    Taslima Nasreen

    Taslima Nasreen a reçu le 9 janvier le premier prix Simone-de-Beauvoir pour la liberté des femmes avec Ayaan Hirsi Ali. Elle a donné ce texte à cette occasion.

    Ecrivaine

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